La naissance de la tragédie

La lecture, comme tout travail, consiste à prendre des notes sur un sujet que l’on observe ; puis à se poser, relire ses notes avec du recul (à tête reposée comme on dit) pour en faire la somme des thèmes qui s’en dégagent (Sum thesis origine grec du mot synthèse) ; pour finir par en dégager une pensée.

C’est d’ailleurs le processus de travail dans lequel je baigne depuis toujours me semble-t-il ; tout le monde fonctionne comme cela autour de moi : notes, synthèse, conclusion, actions – sans oublier ce qui jaillit (tant que l’étonnement est présent) : les questions !

Je résumerais ainsi le processus intellectuel du manager dont la mission consiste à faire face au tragique :

Observer en commentant des faits

Analyser en croisant les résultats attendus avec ceux obtenus et en mesurant l’écart avec les engagements préalablement pris.

Conclure sur la décision d’investir dans telles ou telles actions qui réduiront les écarts ; ou, dans la terminologie du tragique, qui réconcilieront ces deux raisons légitimes qui s’opposent : l’idéal avec la perfection que l’on souhaite et le réel avec les contraintes du chaos inhérent à la vie.

 

Dans La naissance de la tragédie, écrit pendant la guerre de 1870 entre la Prusse et la France tandis qu’il relisait ses notes grecs, Nietzsche annonce, avec une emphase sans pareil -que je vous recommande- sa perception définitive :

« La tragédie est née de la musique. »

N’ayant pas trouvé à ce jour de meilleures explications, j’en suis désormais convaincu aussi : oui, de la musique nait la tragédie[1].

Et voici la musique que j’entends dans toutes les DSI que j’ai traversé, cette même ritournelle : « c’est à cause du client, c’est de la faute au fournisseur. » sachant que les services internes entre eux ont établi des relations sur le modèle client / fournisseur (expression de besoin / réponse) on multiplie le champ des tragédies possibles. L’exemple le plus visible est l’incompréhension qui règne entre les Dev et les Ops. Les premiers agissent avec la volonté de satisfaire le client en livrant à temps pour répondre à son besoin en termes de business, le deuxième, avec la même volonté de satisfaire le client, mais cette fois-ci en assurant la continuité et la sécurité des Services. Bien que l’on puisse dire, dans ce cas, que les Dev et les Ops soient alignés (sur la satisfaction du client) ils ne partagent cependant pas le même objectif. Le souci du premier est de livrer à temps tandis que le deuxième s’inquiètera de sa capacité à l’exploiter sereinement (autrement dit, les Ops ont le souci d’une livraison qui ne génère pas d’autres soucis dans l’avenir). Chacun joue une musique différente, à un tempo différent. L’un sur le court-terme (livraison business) l’autre sur le moyen-long terme (fonctionnement industriel) et vice-versa : les devs construisent l’avenir tandis que les Ops se focussent[2] sur le présent… dans le traitement des incidents. Cela se transpose facilement entre Métiers et Devs ou les devs se retrouveront avec les problématiques des Ops, tandis que les métiers auront celles des Devs.

Le tragique dans les entreprises arrive lorsque les efforts portés sur des sous-objectifs effacent l’objectif supérieur, l’enjeu. Cela ressemble fort au mécanisme du « Monde de la technique » de Heidegger, « L’oubli de l’oubli ». Mais cela est une autre histoire. J’y reviendrais plus tard. Pour faire face à ces tragédies, où se jouent les divergences, se créé les différends, naissent les tensions, une des missions primordiales du manager est donc de rapprocher les intérêts en réconciliant les deux raisons légitimes qui fondent la tragédie.

S’il fallait dessiner la médaille du manager, je graverais sur le revers une allégorie du tragique avec d’une part la lyre d’Apollon, et la flûte de pan d’autre part ; le tout dans une forme de yin et de yang. Tandis que sur la face j’y graverais le symbole de la logique sous la forme du transistor : 2 tensions dont il n’en ressort qu’une. La ligne de conduite du manager, sa logique de décision. Le cruel renoncement.

Alors comment réussir ce rapprochement entre dev et Ops ? Je miserais surtout sur le dialogue pragmatique sous le prisme d’intérêts convergents entre Dev et Ops. Par exemple l’intérêt pour les Dev est que les Ops soient autonomes dans les reprises en cas d’incident pour éviter d’être eux-mêmes sollicités par la suite ; les Ops quant à eux ont intérêt à ne pas multiplier les contraintes par principe s’ils ne veulent pas devenir eux-mêmes prisonniers de leurs procédures. Par quoi commencer ? En décortiquant le fonctionnement et les règles des instances où ils se retrouvent ; en identifiant l’arbitre du duel ; en analysant le processus de décision. Le comité des changements est souvent le dernier lieu où se détermine les tragédies potentielles. Le président du CAB -rôle pas toujours bien identifié- prend sur lui de trancher entre l’harmonie et le chaos. Lequel des deux remplira au mieux les enjeux de l’organisation ? A lui de peser.

C’est l’éternel duel entre Apollon et Dionysos ; Apollon est le dieu des arts, de la poésie, des chants et de la musique (entre autres car son CV serait trop long à détailler[3]) Avec sa lyre, reçue d’hermès, il est le symbole du rythme et de l’harmonie. Dionysos quant à lui, par l’intermédiaire de Pan, joue une musique des bois, plus rustique, plus pulsionnel. La flûte de Pan, réalisée depuis le roseau que devint une nymphe désespérée que Pan poursuivait, sert d’ailleurs à attirer les jeunes femmes dans ses orgies dionysiaques. Ce n’est pas pour rien qu’il est le divin du vin. Dionysos a un rôle initiatique dans le passage du lait au vin et donne aux hommes le vin de la culture, en lieu et place du lait de la nature. Pan ira alors jusqu’à provoquer Apollon en affirmant que sa musique est la meilleure. S’ensuit un duel, qui sera arbitré par Midas -après qu’il se fut remis de sa soif d’or et qu’il partageait la vie des satyres dans les bois. Il faut noter les risques encourus à voter contre Apollon (c’est le dieu de la musique tout de même !) Midas s’en retrouvera avec des oreilles d’ânes ; ce qui n’est pas facile à vivre quand on est roi.

La tragédie a cette particularité, à tout le moins dans les mythes, de perdurer au-delà de la génération qui l’a engendré. C’est la force de la destinée qui agit ainsi. Dans le prolongement de l’exemple de la distance qui sépare les Dev des Ops, on peut dire que les mauvaises expériences vécues au fil de temps par les Ops peuvent les entrainer dans une surenchère de contrôle avec l’amoncellement de PV, de doc, d’instances pour soi-disant sécuriser, voire rassurer les Ops… et que les Devs vivront mal comme des freins à leur propres objectifs.

Voir le tragique des choses c’est sortir de la vision optimisme / pessimisme. Le pessimiste se plaindra des crises, trouvera que c’était mieux avant, pensera qu’on ne peut rien arranger. L’optimiste vantera la confiance dans l’avenir, l’espoir de jour meilleurs. Certes l’optimisme apporte surement plus d’enthousiasme au quotidien ; une personne enthousiaste sera surement plus productive qu’un pessimiste au stade désabusé. Cependant tant que l’on reste dans l’une ou l’autre de ces visions on se prive de regarder les 2 légitimités qui se font face pour mieux trancher.

Il faut du courage pour trancher la priorité. Le courage a lui-seul mériterait un article.

 

 

[1] Origine Grec du mot tragédie : tragos = bouc; ode = chant. L’etymologie est incertaine.

[2] Du verbe Focusser qui n’existe surement pas dans le dico : un néologisme donc.

[3] Un site complet détaille le CV d’Apollon : https://mythologica.fr/grec/apollon.htm

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