L’étonnement

Loin de moi l’idée d’introduire la philosophie comme discipline au travail.
Je ne suis pas un philosophe. Je ne propose donc pas une philosophie.
Cependant je propose de partager un parcours philosophique de mon expérience managériale. Expériences dont je tire la conclusion que je suis un coach de manager ou plus exactement que cette discipline est le domaine dont j’ai tiré le plus de satisfaction ; satisfactions sans doute favorisées par le succès qui s’imprime plus durablement dans les mémoires. Pourtant le succès est une somme d’échecs plus ou moins réussie nous dicte le bon sens.

C’est pourquoi l’on part généralement à chaque fois d’un échec, d’un soucis, d’un désordre pour construire une réponse, la mettre en œuvre et constater le résultat.
Il me fait l’effet que nous tournons tous, comme des hamsters, dans une roue de Demming. Mais le hamster a-t-il conscience qu’il passe du Plan au Do, au Check puis au Act ?
Ouf ! voilà ce qui fait que nous ne sommes pas des hamsters !

Lorsque j’introduis le sujet « philosophie » en entreprise, je constate une première réaction : celle de l’étonnement. Au moins y a-t-il ainsi une première alchimie parfaite entre le sujet et l’objet, puisque l’on considère souvent la philosophie comme l’art de poser des questions ; questions qui naissent de l’étonnement. Passé l’étonnement, intervient alors une 2eme réaction qui se décompose en 3 types : l’ennuie, la peur ou la curiosité.

-L’ennuie procède de l’intérêt ou plutôt est lié à d’autres intérêts qui n’autorisent pas le temps de s’ouvrir à celui de la philosophie. Je fonctionne pareil bien entendu : mon intérêt pour le golf pâtis très largement de ma préférence pour Nietzsche. Chacun ses goûts et les vaches seront bien gardées. Face à cette réaction d’ennuie, mon soucis de la politesse m’amène à stopper le sujet et à m’intéresser aux intérêts de l’autre.
-La peur, par contre, m’invite à rechercher ses origines ; mieux comprendre sa source pour permettre de la surpasser. La peur est très souvent nourris par l’inconnu. En effet autant les philosophes ne semblent voir dans les entreprises qu’un environnement déconnecté des questions existentielles, voire même carrément hostile à la sagesse, autant les managers voient dans la philosophie un jargon stratosphérique déconnecté des préoccupations des entreprises.
-La curiosité enfin me permet de continuer et souvent de prolonger l’échange tandis que la peur et l’ennui bien sûr, stoppent toute possibilité de faire étinceler l‘intelligence collective.
Dit autrement : il y a ceux qui n’ouvriront pas cet article, ceux qui abandonneront ici et ceux qui continueront à lire voire à y faire écho…

Revenons donc à l’étonnement (1), comme premier usage de la philosophie.

« Vous regardez en haut lorsque vous aspirez à l’élévation et moi je regarde en bas puisque je suis élevé.» (2)

J’ai souvent utilisé cette maxime en exergue de mes présentations.
Outre la ficelle « technique » qui me permet de capter l’attention de mes interlocuteurs, elle me permet de mettre en abîme la nécessité pour tout manager de :
1-conserver sa capacité à s’étonner
2-prendre du recul
La formule choque par la prétention qui en dégouline et qui laisse à penser qu’il y a des êtres supérieurs et d’autres inférieurs. Or c’est plus profond qu’il n’y parait.
Cette maxime invite à ne pas lever le nez en attendant quelconque aide ou réponse d’une transcendance supérieure. Car ceux qui regarde en haut sont, pour Nietzsche, des nihilistes (c’est-à-dire qu’ils nient le réel et non pas « qui ne croit en rien ») Etre élevé, au contraire, c’est ne pas nier le réel : seul l’ici-bas vaux la peine. Dans le Lean c’est le Gemba Walk, cette pratique qui invite le manager à aller sur le terrain (go and see). Seul l’ici-bas vaut l’émerveillement et l’admiration.
Enfin, la formule laisse à penser qu’il faille prendre de la hauteur ; c’est la formule consacré pour tout bon manager. Cependant attention à ce que hauteur ne se confonde pas avec illusion. Le terme recul sera plus juste. Prendre du recul, vraiment, c’est sortir de son champ de compétence, sa « zone de confort » comme on dit, c’est changer de posture, c’est tout ce qui permet de retrouver … sa capacité d’étonnement. En effet trop souvent on se plaint de dysfonctionnement sans plus s’en étonner tellement ils sont présents. Leur récurrences les faisant rentrer dans le domaine de l’habitude ; habitude qui est l’état, par essence, d’absence d’étonnement. Etre étonner cela marque une rupture dans nos habitudes.

Il existe 2 types d’étonnement selon Schopenhauer : l’étonnement scientifique et l’étonnement philosophique (3)
Le premier est celui qui anime la volonté de compréhension du monde qui nous entoure. En management on utilisera des outils tels que le SWOT, le diagramme d’Hishikawa ; ce seront tous les document, schémas d’organigramme, d’organisation, de workflow ou les Plans d’Assurance Qualité par exemple.
Le 1er étonnement du (bon) consultant sera de s’étonner de l’écart qui existe entre ce qui est écrit sur le comment l’organisation fonctionne et le fonctionnement réel. Une réaction courante est de vouloir conformer la réalité des échanges avec celle qui est fondé dans les écrits. Après tout, les écrits sont censés être pensés pour favoriser la performance. En vérité ces documents qualité ont plutôt tendance à décrire l’idéal à atteindre et ce, d’autant plus qu’ils auront été écrit par des consultants loin du terrain. Certes, cette méthode produit manifestement des résultats, les entreprises qui la pratique progressent.
Cependant je voudrais vous étonner : ne progresseraient-elles pas encore plus vite en ayant la méthode inverse ? La qualité ne devrait-elle pas décrire le fonctionnement de l’organisation telle que le terrain la pratique ? et qu’ensuite on s’étonne des succès qu’elle produit pour s’en inspirer sur les autres terrain ?

Pourquoi ne pas s’étonner, dans le recul d’un succès ?

Et vous quel fut votre dernier étonnement ?

Quant à l’étonnement philosophique, c’est celui qui s’interroge sur le mystère de l’être … mais ce sera pour le prochain épisode 😉

guyangee.fr

[1] En grec, s’étonner se dit « Thaumazein », qui signifie aussi s’émerveiller ou admirer. C’est la première passion philosophique, avant même l’amour de la sagesse, qui vient ensuite. « La philosophie n’a pas d’autre origine », dit Socrate. Dans le Théêtète
[2] Frederic Nietzsche – Ainsi parlait Zarathoustra – Un livre pour tous et pour personne – Livre I, Lire et Ecrire, 1883-1885
[3] Le monde comme volonté et comme représentation, 1819

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